21 juin 2021 • 5 min de lecture • Robin Osmont
Le big data : nouveau super pouvoir des professionnels des affaires institutionnelles ?
Alors que le monde poursuit sa grande marche vers la digitalisation, les professionnels des affaires institutionnelles se contentent encore bien souvent de leurs boîtes email. Réfractaires, ces gens-là ? Pas particulièrement. Les solutions qui prétendent les doter de super pouvoirs numériques doivent d'abord convaincre.
L'éclosion de la #poltech française

Fintech, foodtech, cleantech, assurtech, medtech... de nombreux secteurs de l'économie ont vu naître des acteurs du numérique. En France, ces acteurs se sont regroupés sous le label FrenchTech, qui vise depuis 2013 à faire de la France une République numérique. Pourtant, en 2019 encore, il n’existait pas à proprement parler de solution numérique dédiée aux professionnels des affaires institutionnelles en France.

Au-delà de la relative confidentialité du secteur, l'association de compétences tech et d'autres propres aux affaires institutionnelles, comme la légistique, n'avait rien d'évidente. 2020 pourrait toutefois rester comme le point de départ de l'écosystème de la tech politique.

Surfant sur l'ouverture des données politiques, plusieurs solutions exploitant les techniques du big data ont en effet émergé l'an passé. Si chacune de ces solutions offre des approches différentes, toutes partagent une ambition commune : doter les professionnels des affaires publiques des super pouvoirs de la data politique.

Premier super pouvoir : le renversement de la charge de la veille

Fédérations, ONG, cabinets d'affaires publiques, entreprises, collaborateurs parlementaires, journalistes... Les besoins des professionnels du secteur sont loin d'être uniformes. Il existe néanmoins des enjeux communs à tous ces professionnels, au premier rang desquels le temps passé sur la veille institutionnelle.

Les ressources consacrées au suivi de l’activité institutionnelle sont en effet considérables. Le métier des professionnels du secteur est composé d'un certain nombre de rituels : parcourir le JO, analyser des liasses de plusieurs centaines d’amendements, suivre de longs débats parlementaires en vidéo pour connaitre le sort de quelques amendements ou encore guetter la publication des réponses du Gouvernement aux questions des législateurs.

La veille étant incontournable, le temps et l'énergie qui y consacrés ne le sont pas à d'autres offices, comme l'analyse et l'élaboration de stratégies parlementaires.

Par une heureuse coïncidence, le numérique est particulièrement adapté au traitement de l’information. Les technologies digitales savent récupérer régulièrement la data, l'organiser dans des bases de données exploitables et scanner ces dernières pour y repérer les informations utiles. Cerise sur le gâteau, les machines savent aussi envoyer ces informations... par email.

Le principal super pouvoir offert par la poltech aux professionnels des affaires institutionnelles, c'est bien la veille automatique et personnalisée directement dans votre boite email.

La poltech à deux doigts d'utiliser l'informatique quantique

La poltech pour le suivi des amendements

L’aide au suivi des amendements est représentative de ce que peut apporter le numérique aux professionnels du secteur. Si le processus législatif est relativement complexe et parfois difficile à suivre, il répond néanmoins à un corpus de règles (la Constitution, les règlements des Assemblées...) parfaitement automatisables. Les solutions tech peuvent ainsi aisément :

  1. Repérer les amendements importants dans les liasses (par mot-clé, par article, par auteur...) et les transmettre automatiquement, épargnant un fastidieux travail de surveillance.
  2. Alerter du sort des amendements quelques minutes seulement après leur vote. Même la nuit.
  3. Classer les amendements "favoris" dans des dossiers personnalisés et exportables.
Second super pouvoir : la data science

Au-delà de cet enjeu d'efficacité, l'analyse de grands jeux de données permet d'identifier certaines dynamiques à l’œuvre dans les chambres parlementaires. Nos précédents articles sur La réhabilitation du Sénat par la data ou sur Les taux d'irrecevabilité du PJL Climat en sont des illustrations.

La data science permet d'étudier les tendances passées de façon à en tirer des enseignements pour l'avenir. Il sera ainsi aisé de répondre rapidement à des questions telles que :

  • Qui a déposé des amendements sur tel sujet ?
  • A quel moment un amendement a-t-il le plus de chances d'être adopté ?
  • Qui est susceptible de nouer des alliances avec des élus du groupe majoritaire ?

Et bien d'autres.

Les réponses à ces questions viennent enrichir les connaissances des professionnels des affaires institutionnelles. Il s'agit néanmoins d'un super pouvoir brut, les algorithmes n'étant évidemment pas doués de subjectivité.

Le professionnel devra interpréter ces résultats en les confrontant à son esprit critique et à son expérience, de façon par exemple à ne pas prendre des corrélations pour des causalités.

Il n'en reste pas moins que la poltech offre aux professionnels du secteur la capacité d'objectiver des intuitions et de repérer de nouveaux angles d'analyses qu'un cerveau normalement constitué ne pourrait pas identifier seul.

La poltech au service de la profession

La poltech est capable de faire gagner du temps aux professionnels du secteur en renversant la charge de la veille institutionnelle. Elle est aussi en mesure de leur offrir de nouveaux angles d'analyses sur lesquels appuyer leurs réflexions ou leurs stratégies.

Pour autant, quels que soient les apports de la poltech, ils ne se suffisent pas à eux-mêmes et ne pourront pas se substituer à la subjectivité et à la sensibilité du professionnel. En revanche, les solutions numériques lui permettent de se concentrer davantage sur ses compétences à forte valeur ajoutée : l'analyse, la stratégie ou encore le conseil. Bref, tout ce qui a trait aux soft skills.

Il s'agit d'un enjeu à la fois de création de valeur pour les lobbyistes vis-à-vis de leurs clients, de leurs dirigeants ou de leurs lecteurs, mais aussi d'attractivité pour la profession : nul doute que les jeunes professionnels préfèreront consacrer plus de temps à des analyses permettant de construire des stratégies d'influence qu’à une veille parfois interminable.